Sara Agnès L. : de la romance à l’érotisme

[Espaces Comprises] Peux-tu te présenter ?

Sara Agnès L. : Je suis mariée et mère de famille, j’écris de la littérature érotique sous pseudonyme depuis 2009 et mon premier essai dans le genre a été Annabelle. Dans une autre vie, j’écris aussi (mais d’autres choses) et j’enseigne.

[EC] Tu écris de la romance contemporaine, et plus récemment, tu t’es mise à la littérature érotique/pornographique. Quel a été le déclic ?

annabelle

Écrire un roman, c’est toujours une série de petites coïncidences qu’on ne voit pas au premier abord. Avant Annabelle, j’ai écrit une scène qui sous-entendait des relations sexuelles très rudes, voire un viol, dans une histoire qui finit par devenir amoureuse. Je me suis dis : « Tiens, dommage que je ne puisse pas en faire un peu plus », car j’ai fait en sorte que tout reste suggéré. Après, je suis tombée sur un blogue qui m’a fait réfléchir sur les liens entre une Soumise et un Maître. J’étais, à cette époque, pleine de préjugés et je n’arrivais pas à comprendre ce type de liens. Après en avoir discuté avec un ami, je me suis dit… tiens, j’ai une idée, je me lance ! J’ai plongé dans la recherche d’informations pour finalement créer un gros pavé de 600 pages.
En réalité, je ne pensais pas que j’y arriverais !

[EC] De nombreuses auteures d’érotisme écrivent sous pseudonyme, mais montrent leur visage. Était-ce vraiment important pour toi d’écrire et de publier « masquée » ?

Oui. Pas parce que je n’assume pas mes écrits, au contraire  !, mais parce que je travaille avec des jeunes et que dans certains métiers, il faut donner l’exemple. Et pour avoir fait lire mon premier roman de cet ordre à deux ou trois personnes de mon entourage, j’ai vite compris qu’on ne pouvait pas aisément dissocier la fiction de la réalité.

[EC] Tu écris « porte ouverte » : tu publies chaque chapitre sur Atramenta. Pourquoi avoir fait ce choix ?

Parce que ça me donne de la motivation pour poursuivre mes histoires (en général, mais pas toujours). Parce qu’écrire, c’est une activité très solitaire et que j’ai envie de parler de mes textes constamment. De ce côté-là, je ne peux que rarement en parler, alors que les commentaires ou les retours de lecture m’incitent à continuer.
Et peut-être parce que si je gardais tout dans mon ordinateur, je n’en ferais jamais rien.

Annabelle a eu plus de 30 000 lecteurs sur Atramenta. Est-ce pour cette raison que tu as décidé de t’auto-publier plutôt que de soumettre aux éditeurs ?

En fait, non. Quand j’ai écrit Annabelle, je voulais juste que cette histoire existe quelque part, pour des gens qui auraient envie de la lire. J’aimais beaucoup mes personnages principaux et je voulais qu’ils vivent en dehors de mon ordinateur. Je ne pensais pas que l’histoire en elle-même aurait autant de succès. Au début, sur InLibroVeritas, mon histoire a été sélectionnée par le Comité de lecture et mise en avant sur le site. À cette époque, en 2010, je l’ai présentée à des maisons d’éditions, mais comme c’était avant la vague Fifty Shades of Grey, personne n’en voulait à cause de la relation S/M.
Plus tard, sur Atramenta, Thomas [Boitel, directeur de publication sur Atramenta, NDLR] m’a proposé de le mettre gratuitement sur Amazon pendant un mois, puis de le mettre en vente à 1,49 €. Comme il était en lecture libre sur le site (mais pas en téléchargement), j’avoue que je n’ai pas cru que ça fonctionnerait. Après tout, pourquoi les gens paieraient-ils pour lire quelque chose de disponible en ligne ?
Contre toute attente, les retours de lecture ont commencés à tomber, puis les gens se sont mis à me suivre sur Atramenta. Bref, ça m’a donné de la visibilité. Petit à petit, mes statistiques de lecture se sont mises à augmenter. Des gens venaient pour me lire ou me laissaient un petit mot. C’était incroyable !
Au bout de quelques mois, j’ai compris qu’Annabelle avait finalement trouvé ses lecteurs.

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[EC] Tes deux romans, Annabelle et Annabelle 2 sont au top Amazon depuis plusieurs semaines, maintenant. Nombreux sont ceux qui mettent en doute ce classement. Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?

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En terme de classement, je ne sais pas vraiment comment ça fonctionne, mais pour avoir les deux romans dans le top 10 depuis près d’un mois, je dirais que ça signifie entre 14 et 20 ventes par jour. Les gros noms (comme Sylvia Day, en ce moment) se taillent souvent une place de choix, mais Amazon donne la chance à tout le monde de se faire voir. Après, je crois que le prix et que la qualité de l’œuvre déterminent qui va rester en haut ou descendre petit à petit dans la masse. Si on ne paie pas pour y être, évidemment…
Ceci étant dit, je tiens à relativiser un peu les choses : si je publiais une romance contemporaine sur Amazon, elle n’aurait probablement jamais une aussi belle place qu’Annabelle. L’érotique se lit davantage. Je le vois tous les jours sur Atramenta. Sans parler que mon offre est vraiment avantageuse : plus de 600 pages pour 2,99 €.
Autrement dit, qu’ils aiment ou non, ils en ont pour leur argent. Mais pour l’instant, les commentaires sont positifs, alors je ne me plains pas !

[EC] On pose souvent des questions absurdes aux auteurs de romans érotiques, comme par exemple : « est-ce du vécu ? », alors qu’on ne les poserait pas à des auteurs de science-fiction ou de romans historiques. Quel serait ton bêtisier ?

Aïe ! Parfois, ce sont les messages que je reçois qui me mettent un peu mal à l’aise. Pas parce qu’on me fait des offres bizarres, non, mais parce que des gens se confient à moi d’une façon très intime. Évidemment, vu la nature particulière d’Annabelle, on m’a souvent demandé si c’était une histoire vraie, car plusieurs certifient que l’on « sent le vécu » dans l’écriture. C’est flatteur, même si j’étais un peu gênée d’avouer que ce n’était qu’une fiction.
Côté bêtisier, la voisine de mon père ayant lu Annabelle, lui a sous-entendu que je devais forcément aimer me faire sodomiser sous prétexte que mon personnage aimait cela. Ouais, la honte… Depuis, je sélectionne davantage les gens de mon entourage qui peuvent lire mon roman.

[EC] Quelles différences notoires entre tes deux vies d’écrivain ?

La popularité ? (rires) Non, sans rire, il y a très peu de différences. J’écris ce que j’ai envie d’écrire avec la même passion. J’aime autant mes personnages et mes situations. Bref, je reste moi. Peut-être un peu trop, car une personne que je ne connais pas, qui a lu des œuvres de mes deux côtés, m’a déjà reconnue sous mon écriture. Là, j’avoue que je suis restée sciée, mais ce n’est arrivé qu’une fois ! (Ouf !)

[EC] Où pouvons-nous te lire et quelle est ton actualité ?

Pour ceux qui veulent lire mes textes, tout est en accès libre sur Atramenta. Les courts sont disponibles en téléchargement. Les longs, il faut les lire sur le net. Sinon, Annabelle et Annabelle 2 sont disponibles sur Amazon et toutes les autres plateformes. Côté actualité, il y a de fortes possibilités qu’Annabelle soit traduite en anglais dans les prochains mois. Est-ce que ça va fonctionner du côté américain ? Je l’espère ! En attendant, on va commencer par traduire une nouvelle pour jauger le marché.
Et si le S/M ne vous branche pas, je tiens à ajouter que j’ai plusieurs nouvelles et deux autres romans érotiques (dont une romantica, pour les fleurs bleues comme moi). Autrement, Facebook est toujours un bon moyen de rester en contact avec moi. J’ai une page sur laquelle je laisse lire des textes privés et c’est là que j’annonce mes mises à jour, et un site tout neuf.

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Le compte d’auteur vu de l’intérieur – 2

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Après quelques semaines à ce rythme, je tombe malade. C’est l’été, il fait 35°C à l’ombre en plein Paris, mais allez savoir comment, j’ai attrapé une bronchite. Je suis persuadée, sur le moment, que c’est parce que la climatisation souffle juste au-dessus de moi et que je passe donc d’un souffle très frais à une atmosphère extérieure très chaude. En réalité, c’est parce que je suis asthmatique et que si les chauds/froids n’aident pas, mes bronches n’ont pas du tout aimé que je reste enfermée dans ce bureau poussiéreux et jamais nettoyé. Je m’arrête quelques jours et je tousse beaucoup moins. Mais pas grâce aux antihistaminiques, seulement grâce à l’absence de poussière. Je reprends rapidement le travail.

En revenant, je reste encore quelques jours au comité de lecture. Ma toux bronchique revient, mais hors de question que je m’arrête à nouveau. Je m’accroche et je suis heureuse d’apprendre que je vais enfin changer de service pour découvrir l’aspect du métier qui me plaît le plus : le travail de secrétaire d’édition.

Changement de bureau, toujours autant de poussière mais plus de clim trop froide qui me souffle dessus : ça va déjà beaucoup mieux. On me présente le poste : je vais corriger les manuscrits, échanger les épreuves avec les auteurs jusqu’au BAT, et faire la liaison avec le service graphique (qui s’occupe des couvertures) et le service diffusion et promotion qui prendra le relais lors de la publication du livre.

La correction me fait un peu peur : j’ai un bon niveau de français, mais correcteur, c’est un métier ! Je suis vite rassurée : un logiciel, appelons-le « remède », fera le travail à ma place. Tout ce que j’aurai à faire, ce sera accepter ou refuser les corrections proposées. Mais je dois faire attention : le logiciel met des accents aux majuscules, il faudra bien les retirer ! Sur le moment, je n’ose pas dire ce qu’un correcteur de métier m’a justement appris à l’I.U.T. : qu’en français, contrairement à ce que l’on nous apprend à l’école, les majuscules s’accentuent.

Je découvre ensuite la joie du travail avec les auteurs. Si certains sont adorables, d’autres sont très spéciaux ou carrément insupportables. Depuis l’auteur qui a obtenu 10/10 et est monté sur ses grands chevaux (« Je ne paie pas, contrairement aux autres, mon talent est enfin reconnu »), jusqu’à celui qui tient à ce qu’on « respecte son style » et à qui je dois expliquer, avec tact et diplomatie, qu’il y a une différence entre originalité du style et incorrection de la langue, en passant par l’enfant de 12 ans dont le manuscrit a été accepté mais qui, bien sûr, n’en a pas parlé à sa maman… et n’a donc pas les quelques centaines d’euros demandés pour la « publication ». Mes illusions tombent en miettes, je suis de plus en plus blasée, et ce ne sont pas mes échanges avec les autres employés de la maison d’édition qui vont me remotiver. J’ai vu passer des centaines de manuscrits, j’ai accepté de laisser des erreurs grosses comme moi dans des textes parce que l’auteur me menaçait des pires sévices si « je m’entêtais à raconter n’importe quoi », et l’une des éditrices achève mon moral : ça a toujours été comme ça. Et ça le sera toujours. Quant à elle, elle laisse traîner les dossiers, dit « oui-oui » aux auteurs-clients, n’essaie même plus de faire un véritable travail éditorial. Son objectif ? Se faire virer.

L’un des employés du comité de lecture travaille en free-lance depuis chez lui. Lorsqu’il revient, un jour par semaine, nous déjeunons avec lui. Et nous sommes pris de fous rires en relisant son « top de la semaine » : il note les pires absurdités lues dans un manuscrit. Phrases de dix lignes sans la moindre ponctuation, conjugaisons fantaisistes (« il morda dans la pomme »), il en voit passer des vertes et des pas mûres.

En parallèle, Éditetonlivre propose un service d’impression, géré par Monsieur P. Monsieur qui, en dehors de cela, est payé des sommes folles (la comptable a été indiscrète) pour ne pas faire grand-chose de ses journées. Monsieur P. qui prend des rdv, et est systématiquement absent et injoignable lorsque ses hôtes arrivent. Je les accueille et je me fais incendier. Je comprends leur mécontentement, mais je ne peux rien faire pour eux.

Finalement, je commence à me dire que mes 350 € par mois ne sont pas cher payés. De plus, je dois écrire mon rapport de stage : qu’est ce que je vais bien pouvoir raconter ? Que la moitié du travail est effectué par des stagiaires, l’autre par des employés désillusionnés ? Que les auteurs publiés ne savent pas écrire ? Ou encore, comme me l’a avoué la responsable communication, qu’aucune librairie n’accepte les livres d’Éditetonlivre, même en dépôt, car ils savent pertinemment que les ouvrages ne valent rien ?

Après plusieurs heures à me creuser les méninges, j’arrive à rédiger le nombre de pages demandé pour mon rapport. Je le confie à Madame E., avec qui j’avais passé mon entretien et notée comme ma tutrice sur la convention de stage. J’aimerais qu’elle lise ce rapport et m’aide à y apporter les corrections nécessaires. Elle corrige l’organigramme et lit le reste en diagonale. Le tout est expédié en dix minutes. Les dix seules minutes où elle se sera inquiétée du déroulement de mon stage.

Je quitte Éditetonlivre au bout de trois mois et demi, ravie à l’idée des deux petites semaines de vacances qui m’attendent. J’ai le moral dans les chaussettes, aucune envie de retourner en cours, et encore moins de travailler dans l’édition. C’est donc ça, l’Eldorado dont je rêvais ?

Je reprends les cours rincée. Je bâcle mon semestre et je tombe malade juste avant Noël : une bronchite dont je n’arrive pas à me défaire malgré des traitements carabinés. La bronchite m’empêche de dormir, j’ai des cernes de la longueur de la route 66 et plus aucune envie de venir à l’I.U.T.

Finalement, j’apprends que je suis asthmatique après trois longues semaines de traitements inefficaces. J’ai des problèmes familiaux, des problèmes de santé, et surtout plus aucune motivation. À six mois du diplôme, j’abandonne mon D.U.T. métiers du livre. Soulagée d’en avoir fini.

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La Brigade des loups de Lilian Peschet

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brigade01Salut à tous !
Pour cette première chronique sur [Espace Comprises], j’ai décidé de vous parler de mon dernier coup de cœur en date :

La Brigade des loups
Lilian Peschet
Editions Voy’[el]
Collection e-courts

Premier épisode gratuit à télécharger.

2020. L’épidémie de lycanthropie sévit en Europe depuis près de trente ans. La Roumanie est l’un des pays les plus en pointe concernant la recherche sur ce rétrovirus, mais aussi l’un des rares où les lupins ont le droit de vivre dans la société.
Sous certaines restrictions.
Pour s’occuper des crimes lupins, des unités de polices spéciales exclusivement composées de malades ont été créées.
On les appelle les Brigades des loups.

Si vous ne trouvez pas votre bonheur entre le style expert de l’auteur, le rythme sur lequel s’enchaînent les chapitres, l’attachement immédiat aux personnages, l’uchronie et la profondeur politique de cette science-fiction hautement engagée, alors je ne sais pas ce qui vous convaincra !

Le style : des phrases brèves, courtes, qui loin de hacher le rythme sont la clé de voûte de sa construction et participent avec efficacité à l’esthétique très « polar » de ce premier épisode. Un train qui file droit vers le mot fin et vous emmène avec lui sans arrêt page après page !

Le rythme et les chapitres : non seulement tout s’enchaîne très vite, mais tout est aussi très fluide et naturel. On est toujours surpris de chapitre en chapitre, mais rien ne va trop vite pour la compréhension. Impeccable.

Les personnages : il faut savoir qu’ici, ce n’est pas narré comme une série littéraire habituelle… les chapitres donnent la parole à chaque personnage de la brigade des loups, une vraie bonne surprise dans ce choix de narration qui permet de plonger dans les pensées et les passés de chacun, ce qui donne d’ores et déjà une excellente profondeur aux personnages ! Tous cabossés par la vie, et pas qu’un peu, ils sauront sûrement faire vibrer la corde de vos émotions.

Pour couronner le tout, dans cette fin de XXe siècle alternative, on appréciera les multiples références à notre Histoire réelle : l’affaire du sang contaminé (ici par des bactéries lupines qui provoquent une épidémie de lycanthropie), par exemple. La chronologie commentée et romancée présente en début de série vous montrera à quel point l’auteur a bien pensé et bien intégré ses lycans à notre Europe de fin de siècle. Pour un vingt-et-unième siècle qui leur appartient ? Mystère.
D’ailleurs, parlons-en, de la lycanthropie dans cette série : foin des habituelles théories, ici, la lycanthropie est une MST. Voilà… je ne vous en dis pas plus mais disons que ça vous montre à quel point c’est différent de ce que l’on peut lire d’ordinaire sur le sujet. 😉

Si vous m’avez lue jusqu’ici, c’est que votre intérêt est titillé, alors voici le résumé de chaque épisode paru (il n’y en a que deux pour l’instant) :

Épisode 1 : Un professeur massacré. Une mère de famille et son enfant dévorés vivants. De jeunes lupins sauvages en liberté. Pourquoi ces crimes ? D’où viennent ces enfants, et quel est leur but ? Les réponses pourraient bien bouleverser l’avenir de la brigade de Bucarest.

Épisode 2 : Un attentat dans un centre commercial de Bucarest. Des revendications d’un groupe indépendantiste moldave. Une autre bombe qui doit exploser. Mais l’ennemi se trouve-t-il vraiment à l’extérieur de Bucarest ? La Brigade risque beaucoup à enquêter sur une affaire où elle n’est pas désirée…

brigade-des-loups_couverture-2-209x300J’ai adoré les deux épisodes parus à ce jour. Je ne sais pas ce que « vaudra » la suite (avec de gros guillemets car je déteste le principe de « valeur littéraire »), mais ce qui est sûr, c’est que l’auteur s’est déjà fait remarquer pour d’autres récits de grande qualité… alors gageons que ce sera du bon aussi !

J’ai hâte de lire la suite, et de savoir de quoi sera fait l’avenir de la Brigade des loups… car même si chaque épisode semble contenir une sous-intrigue indépendante, on devine que quelque chose d’autre se prépare, quelque chose de plus grand, à l’échelle de la série toute entière.

Petit jeu pour la fin : avez-vous remarqué la différence entre la couverture des deux épisodes ? Ouvrez l’œil, et le bon, mes louveteaux !

Rendez-vous le mois prochain pour une autre chronique, papier ou numérique, je sais pas, mais 100% francophone, ça c’est sûr ! ^^

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Le compte d’auteur vu de l’intérieur

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Été 2009. Je vais fêter mes dix-neuf ans, j’ai terminé ma première année de D.U.T. métiers du livre. Je dois faire un stage de quatre semaines, mais vu la galère pour trouver, je précise dans mes lettres de motivations que je suis disponible pour quatre mois : la durée prévue pour le stage et les vacances d’été. Finalement, je décroche le gros lot ! J’en suis fière, de ce stage. J’ai passé des mois à envoyer des CV, à démarcher les éditeurs, presque à faire du porte-à-porte et à les harceler au téléphone pour en trouver un qui veuille bien de moi.

Comme tout étudiant en métiers du livre qui se respecte, j’ai été au Salon du Livre de Paris, armée de candidatures personnalisées et de toute ma ténacité. Lorsque j’aborde l’immense stand de Éditetonlivre, par ailleurs très coloré, on me fournit un mail où m’adresser. Le soir même, je contacte la personne qu’on m’a indiquée. En quelques jours, j’ai une réponse : on me propose un entretien. Youpi ! La rencontre a lieu une semaine après, j’ai manqué les cours (avec l’aimable autorisation de l’administration, tout de même) pour pouvoir venir. On me reçoit avec une demi-heure de retard, mais je ne songe pas un instant à protester : après tout, je passe un entretien d’embauche et il est hors de question que je fasse la difficile. Il faut dire que c’est la responsable du service éditorial que je rencontre, elle est sans doute très occupée.

L’entretien se passe plutôt bien à mon goût, la dame est très compréhensive. Elle me demande ce que j’ai déjà étudié en cours, je lui explique que la première année du D.U.T., malheureusement, se concentre sur les métiers des bibliothèques et des librairies plutôt que sur les métiers de l’édition, mais que j’ai quand même eu des cours sur le sujet, que j’apprends vite, que je suis débrouillarde et prête à rester longtemps. La dame sourit, me dit c’est d’accord, nous fixons les dates ensemble. Je commencerai mon stage une semaine après la fin de mes cours et se terminera deux semaines avant la reprise. Je trouve ça très gentil qu’elle pense à me laisser un peu de temps de repos. Je ne me doute pas à quel point je vais en avoir besoin. Comme de juste, l’appellation « éditeur à compte partagé » ne m’a pas fait tiquer un seul instant.

L’année scolaire se termine, je profite de ma semaine de vacances, mais je suis en même temps très excitée à la perspective de ces quatre mois de stage dans ce milieu qui me fascine tant : l’édition française. En plus, je serai payée : 350 € par mois, la belle vie ! Le matin du premier jour, je me lève tôt, choisis mes vêtements avec soin, prends le train puis le métro.

Lorsque j’arrive sur place, première surprise : personne n’est au courant de mon arrivée. Pourtant, j’ai avec moi la convention de stage signée par les deux parties, mais l’hôtesse d’accueil n’en a pas entendu parler et est très gênée. La personne qui m’a reçue lors de mon entretien n’est pas encore arrivée. Il est 9 heures, on me demande de patienter, elle ne devrait pas tarder. J’attendrai jusqu’à 10 h 30, de plus en plus anxieuse. Lorsqu’enfin ma tutrice de stage arrive, elle rigole, « oh mince, j’avais oublié », s’excuse vaguement et me confie à l’un des membres du comité de lecture qui n’est pas content du tout de me voir débarquer dans son « service » sans avoir été consulté au préalable. J’étais censée faire mon stage au service éditorial mais qu’importe : j’aurai l’occasion de découvrir toutes les facettes du métier !

On me fait visiter les locaux et je découvre mon lieu de travail : un petit bureau dans une pièce minuscule et poussiéreuse où nous nous entassons à trois, sous les toits. Le souffle de la climatisation tombe juste sur moi, ce qui m’aide à me rafraîchir car je suis placée sous une verrière. En plein été, la chaleur devient vite insupportable. À l’époque, je ne sais pas encore que je suis asthmatique, et cela va me jouer des tours.

On m’explique ce qu’on attend de moi : « lire » les manuscrits, dans l’ordre de leur arrivée, et remplir une fiche de lecture préexistante et finalement assez basique : une remarque sur le fond, une sur la forme, une évaluation du niveau de correction nécessaire, un texte prévisionnel de quatrième de couverture (oui, d’office, pour tous les ouvrages) et une note allant de 0 à 10/10. Le « 0 » n’était attribuable qu’aux textes « non publiables » pour des raisons juridiques : diffamation, sujet politique sensible, personnalités en vue, etc. Bref, tout ce qui pourrait mettre l’éditeur en danger. Les manuscrits qui obtiennent 10/10 sont appelés les « gratuits » : leurs auteurs ne paieront pas pour leur publication.

Car oui, Éditetonlivre se définit comme « éditeur à compte partagé ». Ce qui signifie que l’auteur paie pour être édité, mais moins cher que chez d’autres éditeurs à compte d’auteur : le reste des frais est couvert par l’éditeur. Seuls les manuscrits notés 10/10 – censés avoir un bon potentiel commercial – seront édités sans que l’auteur débourse un centime. Je ne me demande pas un seul instant si cette pratique est normale.

De toute manière, on me fait bien comprendre qu’on ne note que très rarement un manuscrit 10/10, et que ça ne m’arrivera jamais. Je suis débutante, et en plus, le chef du comité de lecture n’a pas personnellement approuvé ma candidature comme il en a l’habitude pour les lecteurs stagiaires. Je suis le mouton noir du troupeau et j’ai intérêt à filer droit.

Je dois lire, dans un premier temps « un à deux manuscrits par jour ». En premier lieu seulement, car à terme, je devrai être capable d’en lire et d’en évaluer trois à cinq en une journée, « selon la longueur des textes ». Ça promet. Une fois de plus, je ne me pose pas de question : ce sont des professionnels, ils savent ce qu’ils font et j’essaie de m’y tenir. Très vite, je deviens une pro de la lecture en diagonale ultra-rapide, de l’évaluation de manuscrit avec seulement le début, la fin et quelques pages au milieu. Les premiers temps, je m’applique néanmoins pour les fiches de lecture, notamment pour le texte de quatrième de couverture. J’écris moi aussi et je suis une grande lectrice. Même si ma première année de D.U.T. ne me l’a pas enseigné, je sais à quel point la quatrième est importante pour les ventes et pour susciter l’intérêt du lecteur. Mais mon travail n’est jamais assez bon pour le lecteur en chef, qui me reprend systématiquement.

De plus, la majorité des manuscrits ont déjà été refusés dans des dizaines de maisons d’édition auparavant, et pour de bonnes raisons : ils nécessiteraient d’être retravaillés en profondeur pour être corrects, et même comme cela, ils ne seraient toujours pas exceptionnels. Malgré tout, je m’accroche et je fais mon travail.

Vite lassée des remarques de mon superviseur au comité de lecture, je finis par écrire des textes de quatrième tous basés sur les mêmes modèles, avec un seul style. Fini, d’essayer de coller au style de l’auteur, terminés, les efforts pour retranscrire l’ambiance, le milieu, l’univers. Je les écris à la truelle avec l’impression de reprendre sans fin les mêmes mots. Mais les remarques de mon superviseur s’arrêtent, alors je me dis que je fais bien, et je continue.

Suite au prochain épisode !

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Écrire des séries numériques

Connaissez-vous les séries littéraires ?
Pour les non-initiés, il s’agit d’œuvres proposées dans un format « par épisodes ». Héritières des romans-feuilletons d’autrefois publiés dans les journaux et qui ont fait entre autres les beaux jours d’Alexandre Dumas, elles profitent aujourd’hui de l’essor du numérique pour trouver une nouvelle place.

Première constatation : il n’existe pas un format fixé.
Certains, comme Numeriklivres, La Bourdonnaye ou Booxmaker, indiquent des durées de lecture approximatives par épisode (45 min pour la collection éponyme de NumerikLivres, 20 min pour La Bourdonnaye, 35 à 45 min pour Booxmarker). D’autres, comme Walrus ou Le petit caveau, n’indiquent rien de particulier (d’expérience, les épisodes du premier sont assez longs, ceux du second très courts, sans que ceci ne soit répercuté sur le prix).
Cette constatation faite, voyons comment cela se passe côté auteur. Là, je vous parle de mon expérience personnelle, je n’ai pas testé tous les éditeurs. Et nous trouvons plusieurs cas de figure, donc il va falloir détailler.

Pour NumerikLivres, les choses sont carrées côté format : c’est 15 000 mots, plus ou moins (sauf en jeunesse). À l’auteur d’adapter le scénario pour que cela rentre dans le cadre. La première saison de Passeurs d’ombre constitue un cas un peu particulier, puisque j’avais d’abord présenté l’un des épisodes (le quatrième) comme une histoire isolée. Du coup, pour décliner l’univers en série, il a fallu tailler dans le gras de l’épisode qui était un peu trop long, puis trouver le moyen de raccrocher les wagons avec les autres. J’ai fait le choix de m’intéresser à un couple particulier dans chaque épisode, sans que les épisodes ne soient reliés chronologiquement entre eux. Par conséquent, chaque épisode forme une histoire complète, située dans le même univers.
Pour cette saison, j’ai construit les épisodes les uns après les autres, en partant du quatrième pour remonter le temps à partir du premier, puis le descendre vers le septième. J’ai donc élaboré, comme d’habitude, un synopsis assez large pour me donner de la marge en cas de problème – épisode trop court ou trop long pour rentrer dans le format, notamment. La rédaction s’est faite, elle, en partant du premier épisode, ce qui a permis d’ajuster les détails de cohérence au fur et à mesure.

Même structure pour la série Les Enkoutan chez HQN. Cette fois j’avais anticipé en présentant au concours ce que je considérai comme l’épisode 1, sachant une fois encore que chaque épisode constitue une courte histoire complète, cette fois sans contrainte au niveau format (la piraterie, c’est la liberté !). La série n’étant pas figée à l’avance en nombre d’épisodes et dérivés, j’ai eu beaucoup plus de jeu pour élaborer les histoires. Même système : synopsis lâche pour chaque épisode, puis on raccroche les wagons en cours d’écriture. S’agissant de romance historique, j’ai quand même eu besoin d’un bon tableau à côté pour retenir les dates des différents événements qui se déroulent dans la série, en parallèle avec les vrais événements historiques, les âges et relations entre les personnages, les lieux et navires utilisés, etc. Comme pour la saison 1 de Passeurs d’ombre, les épisodes peuvent se lire de façon indépendante les uns des autres.

Retour à Passeurs d’ombre pour la saison 2, qui est fondée sur un autre parti pris : cette fois, les personnages sont conservés de bout en bout, chaque épisode étant raconté du point de vue d’un personnage différent. C’est ce que j’appelle la structure « série télévisée », chaque épisode est une histoire à l’intérieur d’un arc plus large qui constitue la saison. Il faut donc faire attention à l’articulation directe des épisodes entre eux (avec changement de point de vue, je dois aimer la difficulté…).
Exactement la même structure que pour Enfants du feu chez Nergäl, avec pour cette dernière des épisodes un peu plus longs, 17 000 mots environ. Ces deux séries ont été conçues directement comme telles, donc contrairement à celles dont il est question plus haut, il faut lire l’intégralité de la saison pour connaître le destin des personnages.
Même structure « épisodes télé » pour Corps et Âmes, à paraître aux éditions HQN, avec cette différence que cette fois, le point de vue reste le même d’un épisode à l’autre, chaque épisode correspondant à une étape dans le développement du héros.

Deux cas de figure jusqu’ici : les séries qui peuvent être considérées comme des histoires indépendantes, et celles qui constituent une série télé, avec des histoires à l’intérieur de la grande histoire. Mais nous n’avons pas encore épuisé toutes les possibilités !

Chronique d’un amour fou, aux éditions Láska, n’a pas été pensé directement comme une série. En revanche, le récit sous forme de journal intime se prête particulièrement bien à la forme roman-feuilleton. Pas d’histoire à l’intérieur de l’histoire, cette fois les péripéties se suivent et s’enchaînent sans que l’épisode ne constitue un arc en lui-même. Chacun apporte un rebondissement, non une réponse. Conséquence sur le format : les épisodes sont beaucoup plus courts (c’est par exemple le choix pratiqué par le Petit Caveau, tant au niveau taille des épisodes qu’enchaînement de ces épisodes – quoi que dans un genre très différent).

Enfin, j’écris actuellement la suite d’une de mes nouvelles parues aux éditions Láska, Les Yeux de tempête. La nouvelle se tient en elle-même à la base (c’est l’histoire d’une rencontre), mais j’ai eu envie de retrouver mes personnages, savoir ce qu’ils devenaient après. Là, je dirais que nous avons une structure à la Sherlock Holmes : on retrouve les même héros d’un épisode à l’autre, sans que les épisodes ne se suivent immédiatement, chaque épisode formant une aventure complète.

Et cette fois, je crois que nous avons fait le tour ! Les séries que je suis, en tant que lectrice, sont bâties plutôt sur le modèle de Chronique d’un amour fou : avec des épisodes qui s’enchaînent directement pour former une histoire complète. Mais le genre reste encore un gigantesque laboratoire, sans règles encore bien établies. Autrement dit, le terrain de jeu idéal pour les auteurs qui aiment tester de nouvelles façons d’écrire.

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