Le miroir aux alouettes

Le compte d’auteur vu de l’intérieur – 2

Après quelques semaines à ce rythme, je tombe malade. C’est l’été, il fait 35°C à l’ombre en plein Paris, mais allez savoir comment, j’ai attrapé une bronchite. Je suis persuadée, sur le moment, que c’est parce que la climatisation souffle juste au-dessus de moi et que je passe donc d’un souffle très frais à une atmosphère extérieure très chaude. En réalité, c’est parce que je suis asthmatique et que si les chauds/froids n’aident pas, mes bronches n’ont pas du tout aimé que je reste enfermée dans ce bureau poussiéreux et jamais nettoyé. Je m’arrête quelques jours et je tousse beaucoup moins. Mais pas grâce aux antihistaminiques, seulement grâce à l’absence de poussière. Je reprends rapidement le travail.

En revenant, je reste encore quelques jours au comité de lecture. Ma toux bronchique revient, mais hors de question que je m’arrête à nouveau. Je m’accroche et je suis heureuse d’apprendre que je vais enfin changer de service pour découvrir l’aspect du métier qui me plaît le plus : le travail de secrétaire d’édition.

Changement de bureau, toujours autant de poussière mais plus de clim trop froide qui me souffle dessus : ça va déjà beaucoup mieux. On me présente le poste : je vais corriger les manuscrits, échanger les épreuves avec les auteurs jusqu’au BAT, et faire la liaison avec le service graphique (qui s’occupe des couvertures) et le service diffusion et promotion qui prendra le relais lors de la publication du livre.

La correction me fait un peu peur : j’ai un bon niveau de français, mais correcteur, c’est un métier ! Je suis vite rassurée : un logiciel, appelons-le « remède », fera le travail à ma place. Tout ce que j’aurai à faire, ce sera accepter ou refuser les corrections proposées. Mais je dois faire attention : le logiciel met des accents aux majuscules, il faudra bien les retirer ! Sur le moment, je n’ose pas dire ce qu’un correcteur de métier m’a justement appris à l’I.U.T. : qu’en français, contrairement à ce que l’on nous apprend à l’école, les majuscules s’accentuent.

Je découvre ensuite la joie du travail avec les auteurs. Si certains sont adorables, d’autres sont très spéciaux ou carrément insupportables. Depuis l’auteur qui a obtenu 10/10 et est monté sur ses grands chevaux (« Je ne paie pas, contrairement aux autres, mon talent est enfin reconnu »), jusqu’à celui qui tient à ce qu’on « respecte son style » et à qui je dois expliquer, avec tact et diplomatie, qu’il y a une différence entre originalité du style et incorrection de la langue, en passant par l’enfant de 12 ans dont le manuscrit a été accepté mais qui, bien sûr, n’en a pas parlé à sa maman… et n’a donc pas les quelques centaines d’euros demandés pour la « publication ». Mes illusions tombent en miettes, je suis de plus en plus blasée, et ce ne sont pas mes échanges avec les autres employés de la maison d’édition qui vont me remotiver. J’ai vu passer des centaines de manuscrits, j’ai accepté de laisser des erreurs grosses comme moi dans des textes parce que l’auteur me menaçait des pires sévices si « je m’entêtais à raconter n’importe quoi », et l’une des éditrices achève mon moral : ça a toujours été comme ça. Et ça le sera toujours. Quant à elle, elle laisse traîner les dossiers, dit « oui-oui » aux auteurs-clients, n’essaie même plus de faire un véritable travail éditorial. Son objectif ? Se faire virer.

L’un des employés du comité de lecture travaille en free-lance depuis chez lui. Lorsqu’il revient, un jour par semaine, nous déjeunons avec lui. Et nous sommes pris de fous rires en relisant son « top de la semaine » : il note les pires absurdités lues dans un manuscrit. Phrases de dix lignes sans la moindre ponctuation, conjugaisons fantaisistes (« il morda dans la pomme »), il en voit passer des vertes et des pas mûres.

En parallèle, Éditetonlivre propose un service d’impression, géré par Monsieur P. Monsieur qui, en dehors de cela, est payé des sommes folles (la comptable a été indiscrète) pour ne pas faire grand-chose de ses journées. Monsieur P. qui prend des rdv, et est systématiquement absent et injoignable lorsque ses hôtes arrivent. Je les accueille et je me fais incendier. Je comprends leur mécontentement, mais je ne peux rien faire pour eux.

Finalement, je commence à me dire que mes 350 € par mois ne sont pas cher payés. De plus, je dois écrire mon rapport de stage : qu’est ce que je vais bien pouvoir raconter ? Que la moitié du travail est effectué par des stagiaires, l’autre par des employés désillusionnés ? Que les auteurs publiés ne savent pas écrire ? Ou encore, comme me l’a avoué la responsable communication, qu’aucune librairie n’accepte les livres d’Éditetonlivre, même en dépôt, car ils savent pertinemment que les ouvrages ne valent rien ?

Après plusieurs heures à me creuser les méninges, j’arrive à rédiger le nombre de pages demandé pour mon rapport. Je le confie à Madame E., avec qui j’avais passé mon entretien et notée comme ma tutrice sur la convention de stage. J’aimerais qu’elle lise ce rapport et m’aide à y apporter les corrections nécessaires. Elle corrige l’organigramme et lit le reste en diagonale. Le tout est expédié en dix minutes. Les dix seules minutes où elle se sera inquiétée du déroulement de mon stage.

Je quitte Éditetonlivre au bout de trois mois et demi, ravie à l’idée des deux petites semaines de vacances qui m’attendent. J’ai le moral dans les chaussettes, aucune envie de retourner en cours, et encore moins de travailler dans l’édition. C’est donc ça, l’Eldorado dont je rêvais ?

Je reprends les cours rincée. Je bâcle mon semestre et je tombe malade juste avant Noël : une bronchite dont je n’arrive pas à me défaire malgré des traitements carabinés. La bronchite m’empêche de dormir, j’ai des cernes de la longueur de la route 66 et plus aucune envie de venir à l’I.U.T.

Finalement, j’apprends que je suis asthmatique après trois longues semaines de traitements inefficaces. J’ai des problèmes familiaux, des problèmes de santé, et surtout plus aucune motivation. À six mois du diplôme, j’abandonne mon D.U.T. métiers du livre. Soulagée d’en avoir fini.

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7 réponses à Le compte d’auteur vu de l’intérieur – 2 incluant les trackbacks et les pings.

  1. charier a dit :

    bonjour, eh ben dis donc, t’as vraiment passé une mauvaise année. je compatis, mais tu vas te diriger vers quelle branche maintenant pour tes études?
    bon courage en tout cas
    elisabeth

    • Alice a dit :

      C’était en 2009. Après ça, j’ai arrêté mes études et j’ai commencé à travailler en tant qu’hôtesse d’accueil, métier que j’exerce toujours d’ailleurs. J’aimerais me reconvertir, mais pour l’instant mon job remplis le frigo !

  2. Nadia Coste a dit :

    J’avais aussi commencé un DUT métiers du livre (en… hum… 97 ? Waaa, ça remonte). Je visais la filière « librairie ».
    J’ai abandonné trois ou quatre mois plus tard quand on travaillait sur un annuaire des anciens élèves pour voir ce qu’ils étaient devenus : de toutes les années confondues, un seul élève finissait par travailler… au rayon livres à Auchan ! Deux, je crois, avaient réussi le concours en biblio, et pour les autres, la catégorie la plus proche était « vendeur en produits de luxe ».
    Super.
    Bref, je me suis réorientée (et, depuis, je laisse parler mon amour pour les livres en en écrivant ^^).

    • Alice a dit :

      C’est clair qu’il y a de quoi déprimer ! Je me rappelle que c’est aussi l’une des choses qui m’a empêchée de m’accrocher : les profs ne cessaient de nous répéter que c’était dur, qu’on risquait de ne pas y arriver, et que même si on avait le diplôme on aurait pas de boulot en sortant. C’est gentil de nous motiver !

  3. AgatheK a dit :

    Je compatis sincèrement à cette douloureuse expérience. :s J’ai également fait un stage dans une maison à compte d’auteur dans le cadre de mon BTS édition, et ça s’est à l’inverse super bien passé, dans une très bonne ambiance.
    Par contre, à la rentrée suivante, j’ai appris que du côté de mes camarades, il y a eu du bon et du moins bon. Pour deux personnes en particulier, ça a été assez douloureux : une copine s’est retrouvée avec une éditrice qui a l’habitude de travailler en solo, et qui lui a bien fait sentir qu’elle n’était qu’un boulet dans ses pattes. Une autre a fait son stage dans une grosse maison parisienne, et nous a raconté avoir eu l’impression d’un travail à la chaine, complètement déshumanisé.
    L’ambiance change du tout au tout d’une maison à l’autre. Et le soucis, c’est que c’est tellement bouché qu’on ne peut malheureusement pas se permettre de faire la fine bouche (c’est déjà la croix et la bannière pour trouver un stage, alors un emploi…)

    • Alice a dit :

      Ce n’est pas parce que c’est du compte d’auteur que les employés sont forcément mal traités, et à l’inverse, ce n’est pas parce que c’est du compte d’éditeur qu’ils sont bien là où ils sont.
      Mais je voulais montrer que bien souvent, il faut se méfier de ce qui paraît alléchant. « Éditetonlivre » (dont le véritable nom sonne un peu plus anglophone, pour un sens similaire) propose des tarifs très bas pour une maison d’édition à compte d’auteur. Et pour cause : quand ce ne sont pas des stagiaires exploités qui font le boulot, ce sont des employés mal payés…

  4. Alexandre a dit :

    Bonjour Alice,

    Je suis très touché par ta très triste expérience. N’ayant jamais connu ce genre de déboires, j’imagine à peine combien cela a du être douloureux, tant la bronchite que cette désillusion. Néanmoins, je me dis que les professeurs ont peut-être eu raison de te prévenir combien il serait difficile de trouver un job avec ton diplôme en poche.

    J’ai connu des écoles (privées) dont les professeurs et surtout le service « marketing » mentaient sans honte aux étudiants, payant des sommes certes pas aussi mirobolantes que d’autres écoles pour des études menant vers des postes ne correspondant ni à leurs aspirations, encore moins à leurs diplômes.

    Nadia, ma femme a connu la même expérience que toi. À l’issue d’une soirée avec les « anciens étudiants », elle a compris que son diplôme ne l’orienterait jamais vers les métiers de la petite enfance qu’elle affectionnait. Pourtant les professeurs lui affirmaient le contraire. Son amie a poursuivi ses études, n’est pas plus que ma femme et que le reste de la promo dans les métiers de la petite enfance.

    En conclusion, je préfère un professeur qui me dise que le système va se foutre de ma gueule et que je ferais mieux de me réorienter qu’un bonimenteur.

    Alexandre

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