Le miroir aux alouettes

Le compte d’auteur vu de l’intérieur

Été 2009. Je vais fêter mes dix-neuf ans, j’ai terminé ma première année de D.U.T. métiers du livre. Je dois faire un stage de quatre semaines, mais vu la galère pour trouver, je précise dans mes lettres de motivations que je suis disponible pour quatre mois : la durée prévue pour le stage et les vacances d’été. Finalement, je décroche le gros lot ! J’en suis fière, de ce stage. J’ai passé des mois à envoyer des CV, à démarcher les éditeurs, presque à faire du porte-à-porte et à les harceler au téléphone pour en trouver un qui veuille bien de moi.

Comme tout étudiant en métiers du livre qui se respecte, j’ai été au Salon du Livre de Paris, armée de candidatures personnalisées et de toute ma ténacité. Lorsque j’aborde l’immense stand de Éditetonlivre, par ailleurs très coloré, on me fournit un mail où m’adresser. Le soir même, je contacte la personne qu’on m’a indiquée. En quelques jours, j’ai une réponse : on me propose un entretien. Youpi ! La rencontre a lieu une semaine après, j’ai manqué les cours (avec l’aimable autorisation de l’administration, tout de même) pour pouvoir venir. On me reçoit avec une demi-heure de retard, mais je ne songe pas un instant à protester : après tout, je passe un entretien d’embauche et il est hors de question que je fasse la difficile. Il faut dire que c’est la responsable du service éditorial que je rencontre, elle est sans doute très occupée.

L’entretien se passe plutôt bien à mon goût, la dame est très compréhensive. Elle me demande ce que j’ai déjà étudié en cours, je lui explique que la première année du D.U.T., malheureusement, se concentre sur les métiers des bibliothèques et des librairies plutôt que sur les métiers de l’édition, mais que j’ai quand même eu des cours sur le sujet, que j’apprends vite, que je suis débrouillarde et prête à rester longtemps. La dame sourit, me dit c’est d’accord, nous fixons les dates ensemble. Je commencerai mon stage une semaine après la fin de mes cours et se terminera deux semaines avant la reprise. Je trouve ça très gentil qu’elle pense à me laisser un peu de temps de repos. Je ne me doute pas à quel point je vais en avoir besoin. Comme de juste, l’appellation « éditeur à compte partagé » ne m’a pas fait tiquer un seul instant.

L’année scolaire se termine, je profite de ma semaine de vacances, mais je suis en même temps très excitée à la perspective de ces quatre mois de stage dans ce milieu qui me fascine tant : l’édition française. En plus, je serai payée : 350 € par mois, la belle vie ! Le matin du premier jour, je me lève tôt, choisis mes vêtements avec soin, prends le train puis le métro.

Lorsque j’arrive sur place, première surprise : personne n’est au courant de mon arrivée. Pourtant, j’ai avec moi la convention de stage signée par les deux parties, mais l’hôtesse d’accueil n’en a pas entendu parler et est très gênée. La personne qui m’a reçue lors de mon entretien n’est pas encore arrivée. Il est 9 heures, on me demande de patienter, elle ne devrait pas tarder. J’attendrai jusqu’à 10 h 30, de plus en plus anxieuse. Lorsqu’enfin ma tutrice de stage arrive, elle rigole, « oh mince, j’avais oublié », s’excuse vaguement et me confie à l’un des membres du comité de lecture qui n’est pas content du tout de me voir débarquer dans son « service » sans avoir été consulté au préalable. J’étais censée faire mon stage au service éditorial mais qu’importe : j’aurai l’occasion de découvrir toutes les facettes du métier !

On me fait visiter les locaux et je découvre mon lieu de travail : un petit bureau dans une pièce minuscule et poussiéreuse où nous nous entassons à trois, sous les toits. Le souffle de la climatisation tombe juste sur moi, ce qui m’aide à me rafraîchir car je suis placée sous une verrière. En plein été, la chaleur devient vite insupportable. À l’époque, je ne sais pas encore que je suis asthmatique, et cela va me jouer des tours.

On m’explique ce qu’on attend de moi : « lire » les manuscrits, dans l’ordre de leur arrivée, et remplir une fiche de lecture préexistante et finalement assez basique : une remarque sur le fond, une sur la forme, une évaluation du niveau de correction nécessaire, un texte prévisionnel de quatrième de couverture (oui, d’office, pour tous les ouvrages) et une note allant de 0 à 10/10. Le « 0 » n’était attribuable qu’aux textes « non publiables » pour des raisons juridiques : diffamation, sujet politique sensible, personnalités en vue, etc. Bref, tout ce qui pourrait mettre l’éditeur en danger. Les manuscrits qui obtiennent 10/10 sont appelés les « gratuits » : leurs auteurs ne paieront pas pour leur publication.

Car oui, Éditetonlivre se définit comme « éditeur à compte partagé ». Ce qui signifie que l’auteur paie pour être édité, mais moins cher que chez d’autres éditeurs à compte d’auteur : le reste des frais est couvert par l’éditeur. Seuls les manuscrits notés 10/10 – censés avoir un bon potentiel commercial – seront édités sans que l’auteur débourse un centime. Je ne me demande pas un seul instant si cette pratique est normale.

De toute manière, on me fait bien comprendre qu’on ne note que très rarement un manuscrit 10/10, et que ça ne m’arrivera jamais. Je suis débutante, et en plus, le chef du comité de lecture n’a pas personnellement approuvé ma candidature comme il en a l’habitude pour les lecteurs stagiaires. Je suis le mouton noir du troupeau et j’ai intérêt à filer droit.

Je dois lire, dans un premier temps « un à deux manuscrits par jour ». En premier lieu seulement, car à terme, je devrai être capable d’en lire et d’en évaluer trois à cinq en une journée, « selon la longueur des textes ». Ça promet. Une fois de plus, je ne me pose pas de question : ce sont des professionnels, ils savent ce qu’ils font et j’essaie de m’y tenir. Très vite, je deviens une pro de la lecture en diagonale ultra-rapide, de l’évaluation de manuscrit avec seulement le début, la fin et quelques pages au milieu. Les premiers temps, je m’applique néanmoins pour les fiches de lecture, notamment pour le texte de quatrième de couverture. J’écris moi aussi et je suis une grande lectrice. Même si ma première année de D.U.T. ne me l’a pas enseigné, je sais à quel point la quatrième est importante pour les ventes et pour susciter l’intérêt du lecteur. Mais mon travail n’est jamais assez bon pour le lecteur en chef, qui me reprend systématiquement.

De plus, la majorité des manuscrits ont déjà été refusés dans des dizaines de maisons d’édition auparavant, et pour de bonnes raisons : ils nécessiteraient d’être retravaillés en profondeur pour être corrects, et même comme cela, ils ne seraient toujours pas exceptionnels. Malgré tout, je m’accroche et je fais mon travail.

Vite lassée des remarques de mon superviseur au comité de lecture, je finis par écrire des textes de quatrième tous basés sur les mêmes modèles, avec un seul style. Fini, d’essayer de coller au style de l’auteur, terminés, les efforts pour retranscrire l’ambiance, le milieu, l’univers. Je les écris à la truelle avec l’impression de reprendre sans fin les mêmes mots. Mais les remarques de mon superviseur s’arrêtent, alors je me dis que je fais bien, et je continue.

Suite au prochain épisode !

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3 réponses à Le compte d’auteur vu de l’intérieur incluant les trackbacks et les pings.

  1. Marie an Avel a dit :

    Sympa comme lecture. Je suis curieuse de lire la suite.
    A+

  2. Un article instructif, j’ai hâte de lire la suite.

  3. Mutos a dit :

    La suite, s’il te plaît ! Le suspense est insoutenable ! La truelle chauffée au rouge va-t-elle tenir jusqu’à la fin du stage ?

    Franchement, même si ce n’est pas trop étonnant, çà reste choquant…

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