Témoignages

Genres sans frontières : Silène

[Espaces Comprises] : Peux-tu te présenter ?

Silène : Enseignante de lettres, je suis passionnée par la littérature depuis toute petite grâce à mes parents lecteurs. D’ailleurs mon père et mon frère écrivent eux aussi.
Petite, je dévorais tout ce qui passait à ma portée, en particulier les collections Medium et Page Blanche, que j’adorais. Mais aussi des classiques et des BD en grand nombre ! J’ai gribouillé quand j’étais ado tout un tas de poèmes qui remplissent une cagette sous mon bureau, et puis je me suis mise à étudier la littérature au lycée et à la fac : écrasée par les génies du passé, je n’ai plus écrit que des disserts et des commentaires pendant des années. Après avoir étudié les surréalistes belges et Rabelais, j’ai passé le Capes et puis je suis allée faire mes armes de prof en banlieue parisienne.
Ensuite, j’ai suivi mon mari à Tahiti où j’ai eu beaucoup de temps pour moi parce qu’il était souvent en mer et que mes amis étaient tous en métropole. Syven m’a poussée à écrire une histoire née sur un chemin de randonnée l’été précédent et j’ai commencé à rédiger La Saveur des figues. C’est cette année-là que j’ai créé Callioprofs aussi. Puis le retour en France, la naissance de ma première fille, tout ça a pris du temps avant que je n’envoie le texte aux Éditions du Jasmin. À l’époque, je ne travaillais pas chez CoCyclics, je ne savais même pas ce qu’était la bêta-lecture ! Et puis Saad Bouri a pris le texte, c’était inespéré pour moi : publier mon premier roman ! Une vraie bonne surprise.
J’ai écrit le tome II, j’ai commencé à travailler avec les grenouilles de la Mare, je suis même devenue permanente du collectif après avoir co-dirigé le premier Guide des éditeurs avec Paul Beorn. L’écriture est devenue de plus en plus importante, jusqu’à être essentielle. J’ai cherché toute ma courte vie des moyens de m’exprimer : j’ai fait du dessin, du théâtre, de la danse, du jeu de rôles pendant des années.
L’écriture est le médium qui me convient. J’écris énormément maintenant, le tome III de Moana qui sort en juin, les nouvelles qui viennent de paraître et puis Adèle (roman jeunesse historico-fantastique), Féelure (novella de fantasy burlesque) qui attendent encore dans le couloir des éditeurs, les Fortune cookies (roman adulte d’anticipation) qui sont sur la table de travail, poussés au derrière par deux autres projets jeunesse. 7 ans, 7 textes !

[EC] Pourquoi as-tu choisi un pseudonyme ?

Il y avait déjà deux Ruhaud sur le marché du livre et je n’avais pas envie d’utiliser mon nom d’épouse, mon petit côté féministe à moi. Il me fallait donc un pseudo. Silène était mon personnage dans le jeu de rôle Agone, de Mathieu Gaborit. (À cette époque, je jouais avec Fabien Dannepont et, sans le savoir, je croisais déjà le petit monde de la SFFF lors de notre convention de JDR soutenue par l’équipe de Multisim !) J’avais choisi Silène en référence au prologue de Gargantua qui est mon art poétique ! Je suis très gênée aujourd’hui de ma présomption car je ne suis pas du genre à être persuadée d’avoir produit « une céleste et inappréciable drogue ». Cependant, je suis pleinement en accord avec ces propos de mon illustre maître :

« C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est traité. Alors vous reconnaîtrez que la drogue qui y est contenue est d’une tout autre valeur que ne le promettait la boîte : c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas si folâtres que le titre le prétendait. »

[EC] Pourquoi avoir choisi de tout écrire sous le même pseudonyme ?

Cela m’a demandé pas mal d’huile de cerveau que de me décider. J’aimais bien l’idée de multiplier les pseudos. Voire même de créer de véritables hétéronymes comme Pessoa. Cela aurait bien correspondu à une période de ma vie où je multipliais les activités de façon compartimentée. Et puis, l’an passé, j’ai soigné ma tendance aux personnalités multiples en les reliant toutes et il a semblé évident que je ne pouvais pas continuer à me disperser. J’ai donc décidé que Silène serait mon nom d’auteur unique. Même si en effet, il peut sembler étrange (provocateur ?) d’écrire des livres pour ados ET des nouvelles coquines avec le même nom.

[EC] Comment faire la différence auprès du public ?

Les libraires, les bibliothécaires et les parents ont un regard sur ce que lisent les plus jeunes : ce n’est pas parce que tous les enfants lisent Le Pont Mirabeau qu’ils lisent aussi Les onze mille verges du même Apollinaire ! Vous connaissez sans doute les Contes d’Hoffman, la gentille histoire de Casse-Noisette, sans pour autant avoir lu Sœur Monika… Ce n’est pas à moi de faire cette différence, c’est le boulot des diffuseurs et des prescripteurs. Et si, par le plus grand des hasards, un ado ouvre Les Moelleuses au chocolat, ça me semble moins dangereux pour l’image des femmes et son propre équilibre qu’un porno bien sexiste comme il en existe beaucoup.

[EC] Comment compartimenter les différents genres ?

Je ne compartimente pas, tout ressort d’un même appétit de vivre !

[EC] Est-ce que les différents genres sont complémentaires ?

Pour moi, oui, mais c’est peut-être impossible à voir pour les lecteurs car seuls trois livres sont sortis sur les sept écrits ces dernières années. L’ensemble forme un puzzle assez simple à lire pour ceux de mes proches qui les connaissent tous. Il y a des questions récurrentes sur la mémoire, la transmission, une part importante dévolue au plaisir et à la gourmandise et un discours engagé sur la nécessité d’agir. Je cite Roanne : « Ce que je retrouve à chaque fois, dans chacun des textes de Silène, c’est une humanité débordante ». Si réellement j’ai réussi à faire ça, c’est parfait pour moi !

[EC] Est-ce que les recherches, par exemple, peuvent être utiles dans les différents genres ? Est-ce que l’étude des mécanismes d’un genre peut permettre de mieux comprendre ceux d’un autre ?

Bien sûr, oui, c’est essentiel pour moi et je continue le travail, j’essaie de perdre la verdeur des débuts pour maîtriser un peu mieux à chaque fois cet art difficile grâce à la lecture d’autres auteurs et d’ouvrages critiques. Je continue à lire énormément, de la jeunesse, du contemporain, des classiques, je bêta-lis aussi, je me penche sur les ouvrages théoriques. L’an prochain, je vais passer l’agreg et c’est l’occasion pour moi de relire beaucoup de textes patrimoniaux et de me poser des questions : comment Corneille réussit-il à créer un plaisir esthétique face à la haine pure d’un personnage ? N’aurais-je pas intérêt à créer une fin plus énigmatique pour tel ou tel projet, à la façon de Gracq ? J’adore le personnage du fou dans le Francion de Sorel : comment m’en inspirer tout en me dégageant d’une influence sclérosante ?
Cependant, et j’insiste sur ce point, il ne me semble pas indispensable d’avoir cette culture pour écrire : nombre d’auteurs qui produisent des merveilles le font sans ce savoir et cela donne des résultats tels que je n’ose même pas espérer les atteindre ! La culture littéraire est un élément de mon cursus, il est donc important pour moi et, comme je suis enseignante de lettres, j’engage toujours à lire plus. Mais ne pas connaître les auteurs que je cite plus haut ne veut pas dire qu’on a des trous honteux dans sa culture, au contraire, on a juste des occasions de plus de prendre son pied en lisant des bouquins nouveaux ! J’abhorre la pédanterie des gens de lettres qui sont persuadés de détenir le saint Graal parce qu’ils ont chauffé les bancs de la fac de lettres 4 ou 5 ans ! Complexer les autres sur leur prétendu manque de culture est à l’opposé de mon métier d’enseignante. Engager à être curieux, par contre, ça me plaît !!

[EC] Quelle est ton actualité ?

Les Moelleuses au chocolat, recueil de contes érotiques au chocolat, viennent donc de paraître au Jasmin et sont sélectionnées pour le prix Epicure « L’ivresse des plaisirs« . Vous pouvez aussi vous essayer aux recettes sur le site dédié.
Le tome III de Moana, le dernier, est sur la table de l’éditeur pour les corrections éditoriales afin de sortir en juin. Un site existe aussi pour les enseignants qui veulent faire lire La Saveur des figues.
Quant à Féelure et Adèle, j’espère vous en donner des nouvelles rapidement ! En attendant, je corrige mes Fortune cookies et j’attaque deux nouveaux romans historiques.

Photo © Mélanie Fazi

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2 réponses à Genres sans frontières : Silène incluant les trackbacks et les pings.

  1. Silène a dit :

    Merci beaucoup pour l’interview, j’en profite pour préciser que la photo est de Mélanie Fazi, auteur et photographe !

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