Polémiques

Petit manuel d’escroquerie à l’usage des auteurs malhonnêtes qui se lancent, 1ère partie

Prérequis :

  • un roman (n’importe lequel, le vôtre, c’est mieux) ;
  • des dents qui labourent la moquette ;
  • un ego surdimensionné ;
  • être prêt à tout.

Pas prérequis :

  • du talent ;
  • un BON roman ;
  • un roman CORRIGÉ (ou du moins sans trop de fautes dedans)→ gardez vos sous pour votre promo, c’est plus utile.

Pas prérequis mais bien quand même :

  • des sous ;
  • des comptes Facebook et Twitter ;
  • des amis (plein d’amis, vrais ou pas).

Vous venez d’écrire un roman, c’est la huitième merveille du monde, vous en êtes tellement fier que vous êtes prêt à tout pour le faire connaître, même à vendre votre âme au diable et à sacrifier des chatons ? Bien.

Votre roman a été refusé par les maisons d’édition, ou a été accepté avec enthousiasme par des maisons du style Dagobert ou Editetonlivre ? Aucun problème.

Comme nous l’avons déjà vérifié dans les prérequis, vous êtes prêt à tout. Et à présent, à l’ère du livre électronique, le « tout » est beaucoup moins contraignant qu’avant.

Vous publiez donc votre roman, pardon, votre chef-d’œuvre, sur Amazon en autoédition. Mais maintenant, que faire ? Votre roman est tout en bas du classement Kindle, qui le verra ?

Ne vous découragez pas, d’autres sont passés par-là avant vous. Notez que les exemples que je cite ici s’appliquent à Amazon, mais il va sans dire que beaucoup peuvent aussi être adaptés à d’autres sites de ventes de livres électroniques (je n’ose les appeler librairies…).

Résumons : ce que vous voulez, c’est que votre bouquin soit connu (et acheté). Nous avons déjà établi que vous n’aviez pas de talent et que votre roman était illisible. Obstacle insurmontable ? Mais non, voyons. Première chose à faire : vendre votre roman à un prix très bas. Ridiculement bas. Ensuite…

Les méthodes gratuites :

      1. Inscrivez-vous sur un forum, faites-vous passer pour un fan de votre bouquin, démarrez un sujet du genre « j’ai lu un bouquin, il est trop trop bien, le meilleur bouquin de tous les temps ! ». Certaines personnes iront voir. Peut-être qu’elles achèteront même le roman.
        • Avantage : c’est gratuit.
        • Inconvénient : si vous insistez un peu trop, vous pouvez être pris en grippe par les utilisateurs et vous faire jeter. Même chose si vous postez sur TOUS les forums. Même en changeant votre nom d’utilisateur. On vous reconnaîtra de toute manière, ne vous faites pas d’illusions.

         

      2. Mettez de fausses (ou pas) citations de presse dans la description de votre bouquin. « Hallucinant ! » (La Gazette de Saint-Pouète), « Un vrai chef-d’œuvre. » (La Feuille de Chou de Trifouillis-les-Oies), « Marc Lévy n’a plus qu’à mettre la clé sous la porte ! » (Paris-Midi). Veillez tout de même à ne pas sombrer dans le ridicule : « Le Grand Maître à l’œuvre », « Le nouveau Stephen King », « Le meilleur livre de toute l’histoire de la littérature ». Évitez aussi les déclarations des membres de votre famille ou de vos amis, ce n’est pas très sérieux : « Le meilleur roman que j’ai jamais lu ! » (ex-belle-sœur), « Bravo Nono, t’es le plus fort ! » (ami d’enfance), « Je l’ai lu quatorze fois de suite, sans manger, sans boire, et je ne pouvais tellement pas m’en séparer que je faisais pipi dans une bassine ! » (lectrice enthousiaste).
        • Avantage : les lecteurs les plus naïfs vont y croire et vont se dire qu’ils mettent la main sur un chef-d’œuvre. Et à moins d’un euro, c’est une aubaine, non ?
        • Inconvénient : si les gens se mettent à vérifier, ça peut vite tourner au lynchage.

         

      3. Bluffez. Vous avez vendu 4 bouquins ? Rajoutez un 0. Qui le saura ? Personne ne va venir éplucher vos comptes. Vous en avez vendu 40 ? Mais dites donc, c’est le début de la gloire ! Multipliez par deux et rajoutez un 0. Vous avez dépassé la barre des mille ? Oh oh oh, mais c’est fantastique, faites péter le champagne et passez tout de suite sur un nombre à 5 chiffres. Là aussi, évitez de trop exagérer. Si vous prétendez avoir vendu 250 000 romans et que vous avez 4 commentaires sur Amazon, ça risque de ne pas être crédible.
        • Avantage : qui va vérifier vos chiffres de vente ? À part les libraires ou les auteurs qui vous détestent et qui ont accès au même genre d’outils et qui verront qu’au lieu des 40 000 ventes annoncées, vous en avez vendu 2 200, mais bon, ce sont juste des jaloux. En plus, avec votre nouveau statut de best-seller, vous pourrez écrire à tous les journaux, et avec un peu de chance, des journalistes désœuvrés feront un article sur vous. Sans avoir lu le bouquin, parce que franchement, qui a le temps de faire ça, hein ? Et après, vous pourrez rajouter des citations de presse sur votre résumé Amazon.
        • Inconvénient : euh… Personne ne peut vérifier, donc… Et on a déjà défini que vous aviez un ego surdimensionné et que vous étiez prêt à tout, donc pas de problème pour se regarder dans le miroir, tout ça…

         

      4. Écrivez vos commentaires vous-même. Ou demandez à vos amis de le faire. Coulez ensuite tous les commentaires qui ne vous plaisent pas. Si vous avez de l’argent, vous pouvez même payer des boîtes pour faire ça à votre place (Todd Rutherford avait d’ailleurs lancé un véritable business de vente de commentaires, où les auteurs pouvaient s’offrir ses services sous forme de différents packs : 99 $ pour 1 commentaire, 499 $ pour 20, 999 $ pour 50. Ses faux commentaires ont été pour la plupart retirés d’Amazon et son site a disparu, mais il ne fait nul doute que des services de ce genre continuent à exister).
        • Avantage : les futurs acheteurs qui voient tous ces commentaires dithyrambiques vont se réjouir d’être tombé par hasard (ou en suivant le lien d’un lecteur très enthousiaste sur un forum) sur une telle merveille.
        • Inconvénient : les acheteurs déçus peuvent revenir se venger et être d’autant plus vindicatifs qu’ils se seront sentis floués.

         

      5. Ouvrez une page Facebook et décrivez-vous comme auteur de best-sellers. Tout le monde sait que les grands auteurs sont de petits cons prétentieux et imbus d’eux-mêmes qui aiment s’envoyer des fleurs, ça ne paraîtra pas du tout bizarre. Ajoutez tout le monde. Mais vraiment tout le monde. Sur le nombre, vous allez bien avoir quelques centaines de fans.
        • Avantage : la visibilité sur les réseaux sociaux.
        • Inconvénient : vous risquez de passer pour un petit con prétentieux et imbu de vous-même, mais est-ce vraiment important ?

         

      6. Ouvrez un compte Twitter. Vous n’avez rien à y dire ? Ce n’est pas grave. Twitter, c’est in, il FAUT avoir Twitter. De toute manière, l’important, ce n’est pas ce que vous allez y dire, mais le nombre de personnes que vous allez toucher. Nous avons déjà établi que vous n’aviez aucun talent et que votre roman était mauvais, donc ce n’est pas pour la qualité de votre ouvrage que les gens vont vous suivre. C’est pour ça qu’il existe… *roulement de tambours*… les bots. Oui, BOTS. Un bot, c’est quoi ? Dans le cas qui nous intéresse, c’est un robot qui va vous inscrire au compte Twitter de milliers, de centaines de milliers de personnes, et qui fonctionne sur le principe de la réciprocité. La plupart du temps, quand une personne se met à suivre une autre personne sur Twitter, celle-ci l’ajoute à son tour, par politesse. Le bot se charge ensuite de vous désinscrire de tous ces comptes, histoire que vous ne passiez pas pour le psychopathe aux 455 789 abonnements et aux 25 abonnés. Car évidemment, c’est l’inverse qui nous intéresse. Après, bien sûr, parlez de votre roman. Tout le temps. Et remerciez abondamment chaque personne qui vous suit, tout en parlant de votre roman.
        • Avantage : votre compte Twitter devient soudainement un des plus suivis de France. Le fait qu’il soit suivi par 99,99 % de personnes non francophones n’est pas un problème, car ce que vous voulez, c’est de la visibilité.
        • Inconvénient : certains pourraient mettre en doute l’honnêteté de votre démarche en vous voyant passer de 35 abonnés à 258 000 en deux jours et 4 tweets, pourraient même faire de petits graphismes et les faire tourner sur Facebook, pourraient également soulever le problème de tous ces abonnés qui ne parlent pas un mot de français lorsqu’il s’agit du compte Twitter d’un roman francophone, mais ne vous inquiétez pas, vous n’aurez qu’à les bloquer. Et comme on l’a dit : tous des jaloux.

         

      7. À présent, la crédibilité. Parlez très, très souvent de toutes les propositions éditoriales que l’on vous fait. Annoncez la sortie de votre roman chez un grand éditeur plusieurs fois par an. Si quelqu’un vous demande ensuite pourquoi il n’est toujours pas sorti, inventez quelque chose. Votre éditeur s’est noyé, vous avez rompu votre contrat parce que Spielberg vous a contacté pour racheter les droits, l’imprimeur a pris du retard, etc.
        • Avantage : les gens qui n’ont pas encore lu votre roman et qui hésitent à l’acheter se sentiront rassurés par cette déclaration, gage de qualité, et se précipiteront pour le lire.
        • Inconvénient : au bout d’un moment, vous allez arriver à court d’excuses. Trouvez un ami producteur et prétendez que vous allez tourner un film. Vous pourrez ensuite dire qu’il s’est noyé, que vous avez rompu votre contrat parce que Spielberg vous a contacté pour racheter les droits, que le montage a pris du retard, etc.

(à suivre…)

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4 réponses à Petit manuel d’escroquerie à l’usage des auteurs malhonnêtes qui se lancent, 1ère partie incluant les trackbacks et les pings.

  1. Kanata a dit :

    Je le connais ? Si… j’ai l’impression de le connaître…

  2. lilounette a dit :

    Merci quand même, rigolo comme tout votre article, on « sent quand même la rage » malgré tout!
    C’est sur que les « faux auteurs » qui font cela, c’est vraiment écœurant. Cela dit, je pense que le domaine de l’édition avait besoin « d’un sérieux coup de pied aux fesses » désolée. C’est bien fait pour eux. L’édition avait besoin de cela, et les vrais auteurs qui n’auraient jamais pu avoir la chance d’être connu, avaient, eux aussi, cruellement besoin de cette révolution.Le problème, c’est que évidemment, l’auto publication a mauvaise presse a cause des faux auteurs. Mais voyez vous, je crois que les gens en sont conscients et que le fait de rechercher dans une énorme braderie « le bouquin » qui plait, a de longs jours devant lui…Je crois que tout cela reste malgré tout positif, malgré les loups, et les hyènes, il y en aura toujours et malheureusement partout!.

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