Chroniques

Pourquoi j’aime les genres (1/2)

Manon Bousquet est auteure de SFFF dont les nouvelles ont été publiées par Val Sombre et les Netscripteurs. Correctrice et bêta-lectrice sur CoCyclics, Manon est également co-directrice de la collection e-courts des Éditions Voy’[el].

Depuis que je fréquente le monde de la littérature de l’imaginaire, via Elbakin ou CoCyclics, je me rends compte à quel point ces genres sont mal vus par la plupart des lecteurs (étranges mises en abyme puisque de nombreux lecteurs de ces genres méprisent la romance – et pire, la romance fantastique ! – ou le roman de gare).
Je me rends compte aussi que je ne lis presque que de ça. Alors j’ai tenté de me faire une culture littéraire, pas parce que j’ai honte, mais parce que j’aime découvrir, parce que j’aime l’acte de lecture, j’aime les livres, les textes, les mots, et ce, au-delà de barrières de genres imposées pour des contraintes éditoriales. Et je me suis rendue compte que, à quelques exceptions près, je n’aimais pas souvent ça. Qu’est-ce qui me nourrit alors, dans la littérature de l’imaginaire ? Et pourquoi est-elle si décriée alors qu’elle recèle tant de trésors ?
Je n’ai pas envie de pousser un coup de gueule, il y en a assez comme ça, je pense, et je doute que ce soit en criant dans tous les sens qu’on convaincra les nobles lecteurs de l’ami Proust (j’ai rien contre Proust, je ne l’ai pas lu. Il paraît qu’il fait de très bonnes madeleines). Par contre, j’aimerais montrer à tout le monde, car même les lecteurs d’imaginaire ont des préjugés sur leurs lectures, qu’il y a des livres pour tous les goûts dans ces genres-là, qu’ils ne sont pas que pour les enfants, pas tous mal écrits, qu’ils peuvent être propices à la réflexion comme à la distraction (oui, vous comprenez, c’est mal d’écrire pour détendre les gens, leur permettre de passer un bon moment, on est censé tirer la tronche toute la journée en pensant aux problèmes mondiaux).

Avec ses belles couvertures colorées, ses aquarelles délicates, ses photomontages un peu ratés, et ses mondes féeriques, les lecteurs non-avertis prennent facilement les livres de l’imaginaire, principalement la fantasy, pour des livres pour enfants (je ne vous citerai pas les termes exacts de l’un des usagers de la bibliothèque, j’aurais peur de choquer vos chastes oreilles). J’espère qu’à terme, les éditeurs ne rangeront pas les artistes dans un placard sous prétexte de faire « plus mature », car certains titres sont de petits chefs-d’œuvre. Passons.
Cet argument est le plus simple à réfuter : sérieusement, qui laisserait son bambin de huit ans regarder Game of Thrones ? (Bon, à part ceux qui le laissent jouer à Call of Duty sans voir le gros -18 rouge derrière la boîte et qui vont colporter partout que les jeux vidéo rendent violents.) Le Trône de fer (George R.R. Martin, 1996) n’est pas la version édulcorée de la série, le monde n’y est pas spécialement beau, ni gentil, ni chaste (et heureusement, on le lit pour un peu tout ça).

Il suffit d’ouvrir un livre ou deux pour tomber sur une bataille sanglante en fantasy, une scène osée en romance fantastique juste avant d’aller régler son compte à la bestiole du coin, un petit peu de boucherie en fantastique, et… et en SF, ils sont plutôt cool, on finit par mourir dans l’espace. C’est plus propre pour les femmes de ménage. Tous les livres ne sont heureusement pas comme ça, et surtout, ce ne sont ni les scènes érotiques ni les scènes sanglantes qui prouveraient la maturité d’un livre.
Cela rejoint en grande partie un autre préjugé : les lecteurs qui n’ont que rarement, voire jamais, ouvert un livre d’imaginaire pensent qu’ils sont pleins d’aventures gentiment niaises, avec quelques batailles (nous progressons, ils savent qu’il y a des batailles, on éloigne les enfants !), et que ça se lit uniquement pour se distraire, que ce n’est pas la vraie vie. D’une part, se distraire, ça permet de se reposer l’esprit et d’être prêt à attaquer de grosses problématiques, et d’autre part, ils ont tout faux.

Qui a peur de la mort okoraforJ’aurais une foule d’exemples à citer, mais partons sur un livre qui m’a marquée pour cette année 2014, par les thèmes qu’il aborde, sa diversité, son histoire et ses personnages : Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor (2010).
La trame principale suit celle, classique, de la quête (quête de soi, quête de l’autre), mais le fond et les personnages permettent d’aborder des thèmes graves et surtout des thèmes d’actualité. L’auteur traite de nombreuses problématiques liées à l’Afrique dans son roman, certaines très en profondeur, d’autres en lisière. Elle aborde le racisme, les très violentes guerres, le viol, le rejet, l’excision, le sexisme. Autant d’obstacles pour la narratrice, femme ni noire ni blanche dans un monde sans pitié.
J’aimerais aussi parler d’Ursula le Guin qui a écrit une série de livres, Le Cycle de Hain, qui se déroule sur plusieurs planètes. Autant d’éclairages qui lui permettent d’observer l’humain sous toutes ses coutures : elle met en exergue certains traits grâce à des créatures non-humaines, mais dont les caractéristiques ne peuvent que renvoyer aux nôtres. Souvent, derrière des histoires douces-amères, elle aborde des sujets politiques et sociétaux, comme la place de la culture dans le progrès, ou encore la conception du genre ou du couple.

Autant de thématiques qui font que j’aime les littératures de l’imaginaire : elles peuvent aborder tous les sujets sans tabous, et surtout, on peut les lire comme on le désire, comme une simple aventure, ou comme une réflexion sur quelque chose. À quel moment peut-on se dire que ce sont des livres accessibles aux enfants, légers et sans réflexion ? Et cette histoire de « ce n’est pas la vraie vie » : quand on lit un livre qui se passe dans la Chine médiévale ou dans la Russie protohistorique, je doute que les auteurs aient été voir comment ça se passait. Ils ne nous rendent qu’une vision fantasmée d’un lieu qui n’existe pas vraiment…

(À suivre…)


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3 réponses à Pourquoi j’aime les genres (1/2) incluant les trackbacks et les pings.

  1. Cécile Ama COURTOIS a dit :

    Tout à fait d’accord avec tout ce qui est dit là !

  2. procrastinator a dit :

    Bien dit, j’attends la suite. :-)

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