Les métiers du livre

Les nouveaux modes d’édition : Éditions Láska

[Espaces Comprises] a décidé de s’intéresser à ceux qui voient l’édition française/francophone sous un nouveau jour. Pour cela, nous laissons la parole à ces éditeurs qui tentent de changer les choses à leur niveau. Une série d’interviews qui s’enrichira sur la durée, à mesure que nous rencontrerons de nouveaux concepts. Nous commençons cette semaine avec les Éditions Láska.

 

jeanne[Espaces Comprises] Pourrais-tu te présenter, ainsi que la maison d’édition ?

Jeanne Corvellec : Je m’appelle Jeanne Corvellec, je réside à Montréal (Québec), et j’ai fondé en avril 2012 les Éditions Láska. À part mes propres projets en solitaire et la fondation d’un petit journal étudiant à l’université, je n’avais aucune expérience du monde de l’édition. Ma démarche est comparable à celle de l’auto-édition et j’avais même à l’origine envisagé de créer une structure plus orientée vers l’auto-gestion d’auteurs, la coopération. J’ai fini par me rabattre sur une entreprise individuelle, car cela me semblait le plus simple pour se lancer. Au fond, j’étais la seule personne de ma connaissance qui avait cette envie : se lancer dans l’édition de romances en français.

[EC] Qu’est-ce qui t’a donné envie de te lancer dans l’édition ?

Paradoxalement, le fait même de me sentir isolée. Les choses ont beaucoup changé en un an, mais à l’époque, de ce que je savais, aucun éditeur déjà installé n’avait l’intention de publier de la romance en français. Certains prétendaient le faire, ou quelque chose d’approchant, mais je ne me retrouvais pas du tout dans leur style. Bien sûr, maintenant que je suis « de l’autre côté », je réalise que le problème est profond, qu’il vient de toute notre culture de l’écrit. C’est un sacré chantier !

laska[EC] Pourrais-tu expliquer le concept de ta maison d’édition et ce qui t’en a donné l’idée ?

Eh bien, d’un autre côté, je me rendais compte que je n’étais personne, que les auteurs que je publierais seraient sans doute tout aussi inconnus et je ne disposais à priori d’aucune fortune qui aurait pu m’acheter de la visibilité. Et pour couronner le tout, évidemment, je m’attelais à créer un marché qui n’existait pas – ou si peu. Nous allions sûrement faire de toutes petites ventes, du moins pour commencer. Je me suis donc demandé comment essayer de tirer le maximum d’une situation pareille. C’est comme ça que j’en suis venue à notre système d’abonnement.

Comme un abonnement à un journal ou un magazine, le tarif dégressif encourage les lecteurs à nous rester fidèles. Ainsi, un abonnement de 12 mois, par exemple, coûte seulement 74,99 $ (environ 56,50 €). Cela représente environ 4,50 € mensuels, pour deux à trois publications inédites par mois, plus toutes les parutions précédentes encore disponibles.

L’autre aspect intéressant de cette formule, c’est qu’elle permet aux lecteurs de nous juger sur autant de livres qu’ils le souhaitent sans pour autant débourser l’équivalent du prix de tous ces livres. Si j’en crois les tarifs pratiqués par nombre de mes concurrents, 8,99 $ est le prix standard d’un seul roman. Or c’est aussi le prix d’un mois d’abonnement chez nous, qui donne droit, comme je l’ai dit plus tôt, non seulement aux nouveautés du mois, mais à toutes nos anciennes parutions.

Je suis la première à juger les nouveaux auteurs et éditeurs sur une seule impression. Si l’histoire me déçoit, si la qualité de l’édition n’est pas au rendez-vous, comment savoir s’il s’agit d’un accident ou d’une différence de points de vue irréconciliable ? Rationnellement, je sais que tout le monde se rate au moins une fois dans sa carrière. Mais lorsqu’on paie pour quelque chose qui ne tient pas ses promesses, il est difficile de ne pas se sentir échaudé.

[EC] Qu’est-ce que cela change pour les divers acteurs du livre (les auteurs mais aussi les correcteurs, les illustrateurs, etc.) ?

Cela fait que j’arrive à tirer de petits revenus pour les auteurs où, en pratiquant la seule vente dite « au détail », ils devraient se contenter de véritables miettes. Du moins, c’est ce qui semble se dégager de l’expérience des premiers mois. Nous verrons bien par la suite si le verdict se confirme.

Du côté des correcteurs et des illustrateurs, la chose est différente. La plupart ont été embauchés (en free-lance) avant notre lancement, à une époque où je manquais énormément de temps et de l’organisation nécessaire pour tout faire moi-même. Or cela fait partie des choses que je suis en train de repenser complètement au vu de mon expérience. Cela dit, je ne crois pas que notre système d’abonnement ait une influence là-dessus. Au contraire, je me dirige de plus en plus vers un fonctionnement qu’on pourrait dire traditionnel.

[EC] Comment ce nouveau concept est-il accueilli par les auteurs ?

Bien ? Pour être honnête, cela n’a pas été un gros sujet de discussion entre nous jusqu’à présent. La plupart de mes auteurs n’ont jamais été édités, ou bien seulement une ou deux fois récemment, et n’ont donc pas de point de comparaison. Ou bien, comme moi, je crois qu’ils attendent de voir ce que cela donnera.

Ce que je peux vous dire, c’est que ni l’abonnement ni la façon dont je calcule les revenus des auteurs à ce niveau n’ont fait fuir d’auteur potentiel jusqu’ici. Certains auteurs se désintéressent lorsque je confirme que je fais du numérique, ou de la romance ; certaines négociations de contrat ont échoué pour des questions de durée de la licence (5 ans) ou de sensibilités artistiques divergentes. Mais pas à cause des modalités de vente.

[EC] Par les lecteurs ?

Plutôt bien également. Même si j’aimerais (évidemment) que nous ayons encore plus de succès, je pense que nous sommes très loin du désastre. Étant donné la nouveauté et l’étrangeté du concept, nous avons un nombre honnête d’abonnés. Mais surtout, il faut le comparer au nombre de gens qui achètent nos livres à l’unité…

Il est certain que, lorsque nos ebooks n’étaient encore disponible que via l’abonnement, une ou deux personnes ont fait savoir leur réticence et leur désir de voir nos titres vendus « traditionnellement ». C’est désormais le cas. Les lecteurs se sont-ils rués sur nos titres pour autant ? Non, pas du tout. S’il y a un « désastre », il est là. Il semble que les lecteurs qui étaient intéressés par nos titres se sont abonnés, comme cela était prévu. Les personnes qui ne se sont pas abonnées n’attendaient pas la mise en vente traditionnelle (pour 99 %, du moins) ; elles n’étaient simplement pas intéressées.

Bien sûr, cela n’est pas un jugement final. Il y a des leçons à tirer de cela et rien ne doit être figé. Mais ce qui est clair, c’est que si les lecteurs ont un problème vis-à-vis de nous, il n’est pas non plus du côté de notre système d’abonnement !

[EC] Quelles ont été les plus grosses difficultés que tu as rencontrées lors de la création de ta maison d’édition ?

Au départ, j’avoue que le côté légal et administratif m’a causé pas mal de fil à retordre. Je n’y connaissais pas grand-chose et je voulais être sûre de respecter toutes les lois.

Ensuite, il y a eu la partie informatique. Nous vendons des ebooks sur le web, notre abonnement passe par notre site Internet, je ne pouvais pas y couper. J’avais l’habitude de dire que j’étais une bille en informatique, mais j’ai bien dû apprendre… Par chance, l’une de mes auteures fait des sites web dans le cadre de son métier et elle m’a donné un sacré coup de pouce en lançant le nôtre.

Enfin, je peux mentionner une difficulté qui m’est propre : je suis quelqu’un de très désorganisé, peu discipliné. Or, en raison de la petite taille de Láska, je suis évidemment en charge d’à peu près tout et cela demande énormément de coordination entre mes différentes tâches. Il a fallu un certain temps avant que je trouve le bon rythme, d’autant que j’ai commencé par jongler entre cette activité et mes études.

[EC] Quelles solutions as-tu trouvées, et où ?

Pour la première – j’étais encore étudiante à l’époque –, je suis allée voir un conseiller en entrepreneuriat de mon université. J’ai également trouvé énormément d’informations sur le web, notamment sur les sites gouvernementaux. C’est rébarbatif, mais quand on n’a pas le choix, on doit s’y mettre.

C’est la même chose pour l’informatique. J’ai bénéficié de l’aide de cette auteure, ainsi que, ponctuellement, de l’avis de mon conjoint, qui est programmeur-développeur de métier. Cependant, je n’utilise en réalité que des outils qui sont conçus pour les personnes comme moi, qui n’ont pas de formation approfondie en informatique. De nos jours, il faut reconnaître que les possibilités sont énormes, entre le développement des outils « libres » (open source) comme WordPress et l’infinité de tutoriels en tout genre que l’on déniche sur le web. Ensuite, comme pour tout, on apprend sur le tas, en essayant, en faisant des erreurs, en essayant à nouveau.

[EC] Le mot de la fin ?

Nous sommes encore au début de l’aventure et il y a tant à apprendre ! Le marché de la romance et le marché du numérique sont deux phénomènes en pleine évolution dans l’édition francophone. C’est très enthousiasmant pour moi d’en faire partie et d’y contribuer, à mon modeste niveau.

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