Les métiers du livre

Les nouveaux modes d’édition : Long Shu Publishing

logo_LS[Espaces Comprises] Pourrais-tu te présenter, ainsi que la maison d’édition ? Qu’est-ce qui t’a donné envie de te lancer dans l’édition ?

Alexandre Girardot : Je suis ingénieur informaticien de formation. J’ai exercé durant les années 1990/2000, principalement dans le domaine du web et du développement de solutions intranet pour les grands comptes. Donc rien à voir a priori avec le monde du livre. Là où la connexion a pu se faire, c’est que j’ai une passion particulière pour la science-fiction.
Cela a fini par me donner l’envie d’écrire et lorsque j’ai pu faire une pause, je me suis tout de suite mis à l’ouvrage. Et puis, l’Histoire, mais aussi mon histoire personnelle, sont venues mettre mon joli petit plan de vie par terre. En 2001, j’ai écrit ce  roman de science-fiction, et peu après, j’ai fait un burn out. Il m’a fallu près de 10 ans pour commencer à y voir un peu plus clair et surtout pour retrouver assez d’énergie et de légitimité pour envisager de rechercher un éditeur pour mon roman. Après quelques envois infructueux, j’ai finalement opté pour l’auto-édition. Mais là, j’ai vite fait le constat que je devrais déployer une somme d’énergie importante pour assurer la promo de mon roman, sans parler du mauvais accueil qui m’était fait de la part des libraires. J’ai donc là aussi baissé les bras.

Pour présenter rapidement Long Shu Publishing.
Long Shu Publishing se conçoit comme une coopérative d’auteurs. D’ailleurs, l’équipe est composée majoritairement d’auteurs : John Steelwood, qui est très actif au comité de lecture et pour les actions de promotion lors de ses déplacements dans les salons et festivals de littérature, Colette Vlérick, qui est également traductrice et auteur éditée aux Presses de la cité et s’occupe de la correction/relecture, et moi-même, qui fait tout le reste.

 [EC] Pourrais-tu expliquer le concept de ta maison d’édition et ce qui t’en a donné l’idée ?

Après avoir tenu un blog très orienté politiquement, dans la zone du dehors, comme leAlexandre Girardot dirait Damasio, est née en moi petit à petit l’envie de publier des textes. Je me suis rendu compte que je manquais de compétence pour exprimer tout ce que je souhaitais exprimer et que d’autres le faisaient bien mieux que moi. Je me suis finalement senti à l’étroit avec mon blog et j’ai décidé de tenter l’aventure de l’édition. Nous ne savons pas concevoir une maison d’édition autrement que comme un média. C’est d’ailleurs mon principal critère pour choisir les livres que j’ai envie de lire, outre l’auteur et le livre lui-même : la maison qui édite ce bouquin se présente-t-elle comme un média ou juste comme un catalogue, une enfilade de titres disparates ? La ligne éditoriale est importante, c’est le message du média « éditeur ». Le fonctionnement interne de la maison d’édition aussi est important, tout comme la relation qu’elle entretient avec ses auteurs, ou du moins qu’elle souhaite entretenir car c’est surtout affaire de personnes et parfois, le message ne passe pas bien. Pour résumer, une maison d’édition est un média. Et comme le média, c’est le message, le message d’une maison d’édition est la manifestation de sa ligne éditoriale dans ses choix de publication, sa relation avec ses auteurs mais aussi son fonctionnement interne.
Ce qui me motivait quand je tenais mon blog, c’était tout autant d’exprimer mon opinion politique personnelle sur l’actualité que de produire des articles ou diffuser des ressources qui pourraient éclairer mes visiteurs sur l’époque actuelle, leur transmettre modestement une partie des outils qui me servent pour construire ma grille de lecture du monde.
Ma démarche est la même avec Long Shu Publishing. Mes opinions politiques se manifestent plus dans la façon dont j’ai organisé son fonctionnement dès le départ. J’ai souhaité que notre fonctionnement soit horizontal, que nos décisions soient prises sur la base du consensus. Je me considère plus comme l’initiateur du projet et son animateur que comme son dirigeant. Et les autres membres de l’équipe actuelle également. Ce projet, dès lors que d’autres personnes sont venues s’y greffer, a cessé d’être le mien pour devenir un projet collectif. C’est exactement comme cela que je voulais que mes idées politiques s’incarnent.
Ensuite vient notre ligne éditoriale.
Nous vivons une époque de changements. Notre époque est difficile à percevoir et à comprendre. Tout change très vite, tout est devenu complexe et tout le devient de plus en plus. En outre, nos contemporains prêtent de moins en moins attention à notre passé. La connaissance que nous pouvons en avoir peut nous éclairer sur notre présent et la nature des changements qui s’y opèrent. Et si nous oublions notre passé, ce sera la porte ouverte à toutes les dystopies.  De la même façon, la fiction aussi apporte une vision du présent, qu’elle soit contemporaine, d’anticipation ou qu’elle nous parle de notre passé de façon romanesque. Et quel meilleur moyen pour acquérir de nouvelles connaissances, être questionné sur notre présent, que par le divertissement, quand il est intelligent ? Bien sûr, nous ne voulons pas nous limiter à la fiction au sens large. Si un auteur vient vers nous avec un essai et que celui-ci entre dans notre ligne éditoriale d’une part et que la qualité et le sérieux sont au rendez-vous, il aura toutes les chances d’être favorablement accueilli.
Enfin, vient la relation avec les auteurs.
Et pour commencer, leur rémunération.
Près d’un an et demi de militantisme au sein du collectif du Droit du Serf m’ont fortement sensibilisé aux questions relatives au droit d’auteur mais aussi à leur rémunération. C’est d’ailleurs au fil des discussions qui y sont menées que s’est forgée ma connaissance de ce qu’on nomme improprement à mon avis la chaîne du livre. Une chaîne, c’est tout autant une suite de maillons liés les uns aux autres que l’outil qui sert à entraver. Nous n’aimons pas cette formulation chez Long Shu Publishing. Nous préférons parler de l’écosystème du livre.
La chaîne du livre actuelle est une pyramide à 5 étages :

  1. Le lecteur,
  2. L’auteur,
  3. L’éditeur,
  4. Le libraire,
  5. Le distributeur.

La plupart des gros éditeurs ont des parts sociales au sein des gros distributeurs. Ces derniers imposent un office aux libraires qui, de par ses modalités, oblige ces derniers à faire une avance sur trésorerie à leurs distributeurs (la politique des retours et des à-valoirs). Les éditeurs plus petits qui souhaitent passer par ces distributeurs le payent cher, et doublement. Ils payent le distributeur d’un côté et aussi le libraire. Et c’est l’auteur, en bout de course qui alimente cette pyramide. Cette pyramide a tout d’une pyramide de Ponzi quand on y réfléchit.
Ce système est en crise depuis un bon moment déjà. Et l’arrivée d’Internet n’a fait qu’accentuer cette crise.
Alors bien sûr, il y a aussi un circuit de distribution qui se veut indépendant. Mais à écouter certains éditeurs qui se disent indépendants, nous avons du mal à comprendre comment ils arrivent à justifier le faible niveau de rémunération de leurs auteurs. Et je ne parle là que de la chaîne du livre imprimé. Concernant la chaîne du livre numérique, c’est encore pire. Que ce soit la firme au logo souriant ou à la pomme d’une part, ou les libraires numériques de l’autre, tous pratiquent des prix qui sont injustifiables. Pratiquer des tarifs allant de 30 % (dans le meilleur des cas) à 50 % avec un ticket d’entrée (dans le pire des cas) ne peut se justifier, à nos yeux, ni par le coût de stockage des fichiers numériques ni par les charges de fonctionnement, et encore moins par les coûts promotionnels. Ou alors nous n’avons pas encore bien compris comment fonctionne la chaîne du livre numérique et il y aurait des coûts dont nous n’aurions pas encore conscience ? Dans ce cas, je suis tout ouïe, qu’on m’explique !

John SteelwoodPartant de ce constat, nous avons donc décidé de pratiquer la vente directe. Nous préférons peut-être vendre moins, mais au juste prix, afin d’offrir le meilleur niveau de rémunération possible à nos auteurs. Long Shu Publishing a calculé un pourcentage de rémunération au plus juste et ce qui revient à l’auteur est toujours bien supérieur à ce que touche Long Shu Publishing, que ce soit pour l’imprimé ou le numérique, et surtout, bien supérieur à tout ce qui se pratique dans la profession en général. Nous avons pensé à cela dès le départ si bien que nous avons passé un accord avec un prestataire d’impression à la demande qui œuvre également dans l’auto-édition pour tout ce qui concerne les versions imprimées de nos publications : Les Éditions du Net. Grâce à ce partenariat, nous arrivons à proposer un niveau de rémunération sur le livre imprimé qui est quasiment le double de ce qui se pratique ailleurs, et quand je parle du double, je parle du double de ce que touche ordinairement un auteur. Et pour le numérique, nous sommes bien au-dessus des recommandations du SNE et de la SGDL.
Nous voulons transposer le concept de commerce équitable à l’édition et en ce sens, Long Shu Publishing est un éditeur équitable.
Comme nos publications imprimées passent par l’impression à la demande, nous proposons un contrat unique imprimé/numérique à durée déterminée tacitement reconductible.
Nous faisons tous les efforts possibles pour impliquer nos auteurs dans toutes les étapes importantes de l’édition de leur titre. Lors de la phase de correction et de réécriture, Colette travaille directement avec les auteurs. Elle prend le temps qu’il faut pour que le manuscrit final soit le plus à même de servir le titre et son auteur. Nous procédons de la même façon pour la réalisation de la 1ère de couverture, ainsi que la 4e de couverture. Concernant la rémunération des illustrateurs, pour l’instant, comme nous manquons singulièrement de moyens financiers nous tentons toujours de proposer le meilleur arrangement possible avec eux en termes de rémunération (par exemple, un pourcentage sur les ventes des livres qu’ils ont illustrés, jusqu’à ce que la somme qu’ils visaient soit atteinte).
Nous sommes très présents sur les réseaux sociaux et nous utilisons ces outils au maximum de ce qu’ils ont à offrir. Nous pratiquons donc la vente virale. Lors de la publication de notre collection Origine du Futur, collection patrimoniale de titres de proto-sf, nous avons réalisé plus de 85 % de nos ventes par ce biais. Bien entendu, nous espérons que nos auteurs joueront le jeu et seront engagés avec nous dans ce processus promotionnel. De toute façon, je ne pense pas qu’ils aient vraiment le choix car pour l’instant, nous manquons encore des fonds nécessaires pour pouvoir leur assurer une promotion plus classique et nous ne nous en cachons pas auprès d’eux lorsqu’ils se rapprochent de nous pour que nous les publiions. On n’a pas d’argent, mais on a du temps et de l’énergie à revendre.

[EC] Qu’est-ce que cela change pour les divers acteurs du livre (les auteurs mais aussi les correcteurs, les illustrateurs, etc.) ? Comment ce nouveau concept est-il accueilli par les auteurs ?

Martin LessardPour l’instant nous manquons encore de visibilité sur ce sujet. Notre planning de publication est bouclé pour 2013 et nos première publications sortirons à l’automne prochain :en septembre, un recueil de 11 nouvelles de Martin Lessard intitulé Durée d’oscillation variable et en octobre, un recueil de 24 nouvelle de Dominique Warfa intitulé Un imperceptible vacarme. Il est prévu que Dominique annonce sa sortie officielle lors de La fureur de lire à Bruxelles le 13 octobre prochain, événement organisé par la Bila. Il proposera le recueil en pré-commande à ce moment là et en exclusivité pour nos amis belges qui seront présents. Trois romans sont en chantier actuellement et sortirons courant du premier semestre 2014, d’autres manuscrits doivent encore être lus par le comité de lecture. Difficile dans ces conditions de dire comment notre projet est accueilli. Tout ce que je peux en dire, c’est le retour que nous avons par les auteurs avec lesquels nous avons signé un contrat d’édition. Un de nos auteurs est un peu dérouté par notre mode de fonctionnement, d’autant qu’il a été le premier à signer avec nous et a dû essuyer les plâtres, si je puis dire. Avec lui, nous avons eu quelques retards à l’allumage, nous n’avons pas assez bien communiqué non plus, et alors que nous travaillions sur sa publication, nous avions aussi pas mal de points d’ordre légaux, comptables, juridiques et techniques à étudier. Un autre auteur nous a rejoint un peu plus tard et a été attiré par notre projet. C’est en lisant le texte de présentation de notre ligne éditoriale sur notre site et une interview que j’avais donnée au blog A.C. De Haenne en décembre dernier qu’il a eu envie de nous rejoindre sur un projet de recueil de nouvelles. Concernant les deux romans, le point de vue des auteurs n’est pas objectif puisqu’il s’agit de John Steelwood et de moi-même. Mais aussi bien me concernant, je n’aurai pas d’hésitation à publier mon roman dans la maison d’édition dont je suis à l’origine, aussi bien je sais que John Steelwood ne nous aurait pas proposé son manuscrit s’il avait eu un doute quelconque qui aurait nécessité de prendre plus de temps pour nous le proposer. Et puis, son manuscrit comme le mien sont passés par le comité de lecture et ils auraient pu être refusés, comme n’importe quel autre manuscrit.

D’autres auteurs avec lesquels je suis en contact dans le Droit du Serf suivent leDominique Warfa développement de Long Shu Publishing depuis le début et nous ont été d’un réel secours, tant dans la rédaction de notre contrat d’édition qu’au sujet de notre démarche en général. Je pense en particulier à Yal Ayerdhal et sa compagne Sara Doke. Je pense pouvoir dire sans trop me tromper qu’ils accueillent notre projet favorablement, mais je ne veux pas m’exprimer à leur place bien sûr. Je partage juste mon ressenti à ce sujet.

[EC] Par les lecteurs?

Comme je l’ai dit précédemment, il nous est difficile de répondre à cette question pour l’instant.
Visiblement, le recueil de Martin Lessard est assez bien accueilli. Il se vend plutôt bien, compte tenu que nous sommes tout nouveau sur le marché du livre, environ un tous les trois jours depuis sa parution. Mais nous aurons une meilleure visibilité sur ce sujet à la fin de 2014, quand les lecteurs auront acquis et lus nos premières publications. Pour l’instant, c’est encore trop tôt.

[EC] Quelles ont été les plus grosses difficultés que tu as rencontrées lors de la création de ta maison d’édition ? Quelles solutions as-tu trouvées, et où ?

Deux : la rédaction du contrat d’édition et la production de livres numériques.
Pour le livre numérique, je suis très vite tombé sur les articles d’Espaces Comprises qui traitent du sujet. Ça m’a permis d’aborder le sujet. Mais il a fallu approfondir bien sûr.
Il y a le flossmanual sur l’ePub qui m’a bien aidé, mais aussi Lecteur en Colère, qui a bien voulu faire une critique du codage du tout premier ePub que j’avais créé. Sans oublier les articles critiques de son blog. Les erreurs des uns font le bonheur des autres, ici.
Pour ce qui est du contrat d’édition, je ne remercierai jamais assez Ayerdhal et les autres auteurs qui ont pris l’initiative de créer le collectif du Droit du Serf. Que ce soit directement, en répondant à certaines de mes questions, ou indirectement, par les discussions qui y ont lieu, tout ceci m’a énormément apporté pour sa rédaction. Bien sûr, il risque fort d’évoluer encore, je ne pense pas qu’il soit exempt de quelques défauts, mais l’essentiel y est. Et que mon contrat ait été en quelque sorte validé par Ayerdhal m’a donné légitimité pour le proposer aux auteurs sans avoir à en rougir.

[EC] Le mot de la fin ?

Le mot de la fin ? Eh bien, puisqu’on parle de fin…
Je vois le monde actuel du livre comme le monde à l’époque des dinosaures. Un astéroïde est tombé, la Terre s’est embrasée. Toute la chaîne alimentaire s’en trouve remise en cause et nous, petits éditeurs, sommes à l’image de ces petits rongeurs promis à un grand avenir.

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